OLIVIER MOURGUE
À LA RECHERCHE DU RÊVE
Recherche de Master II en Histoire de l’Art — Université Paris IV–Sorbonne — 2008–2010
Thibault Lannuzel — sous la direction de Jean-Louis Gaillemin
Olivier Mourgue, 1984. Catalogue Airborne. Droits réservés — photographe à identifier.
INTRODUCTION
Olivier Mourgue occupe une place singulière dans l’histoire du design français de l’après-guerre. Son nom reste souvent associé à la série Djinn, dessinée au milieu des années 1960 pour Airborne et devenue l’une des images les plus immédiatement reconnaissables du mobilier français de cette période. Mais réduire son travail à cette réussite industrielle serait passer à côté de l’essentiel : Olivier Mourgue a développé une œuvre beaucoup plus vaste, traversée par la recherche sur l’espace, l’habitat, la mobilité, le corps, les matériaux et l’imaginaire.
Entre 2008 et 2010, j’ai consacré deux années de recherche à cette œuvre dans le cadre d’un Master II en Histoire de l’Art à l’Université Paris IV–Sorbonne. Ce travail, mené en collaboration directe avec Olivier Mourgue, s’est appuyé sur des entretiens, des archives privées et institutionnelles, l’étude systématique de la presse et des catalogues d’époque, ainsi que sur des recherches auprès du Mobilier national, du Musée des Arts Décoratifs, du Centre Pompidou, de la Bibliothèque Kandinsky, des Archives nationales, de l’École des Beaux-Arts de Brest et de nombreux acteurs du design français.
Cette page DIZAGN reprend aujourd’hui ce travail dans une perspective éditoriale : présenter Olivier Mourgue non comme l’auteur d’un seul modèle iconique, mais comme un créateur qui a continuellement déplacé les frontières entre design industriel, architecture intérieure, expérimentation et pratique artistique.
1. UNE RECHERCHE NÉE À BREST
L’histoire de cette recherche commence en mai 2008. Je cherchais alors à consacrer mon travail universitaire à un designer français des années 1960. Le choix d’Olivier Mourgue s’est rapidement imposé, mais une question restait entière : comment entrer en contact avec lui ?
J’appris qu’il avait enseigné pendant près de trois décennies à l’École des Beaux-Arts de Brest. Isabelle Laurent organisa une rencontre. Arrivé dans l’école, perdu parmi les étudiants, je demandai à un homme qui passait où se trouvait Olivier Mourgue. Il me guida jusqu’à l’atelier avant de se retourner et de se présenter lui-même. Cette première rencontre résumait déjà quelque chose de sa personnalité : une forme de liberté, d’humour et de distance vis-à-vis de sa propre notoriété.
À l’issue de cet échange, nous avons convenu ensemble des premières orientations de la recherche. Les mois suivants furent consacrés au dépouillement des périodiques, à la consultation d’archives, aux rencontres avec des conservateurs, des galeristes, d’anciens collaborateurs, des proches et des élèves. La première année s’est concentrée sur le contexte de création et le design industriel ; la seconde a ouvert l’étude à l’espace, à la mobilité, à la Bretagne, à l’enseignement, à l’œuvre artistique et au marché.
2. UN DESIGNER DE L’ESPACE, PAS SEULEMENT DU SIÈGE
Très tôt, le travail d’Olivier Mourgue se distingue par une conception élargie du mobilier. Le siège n’est jamais seulement un objet autonome : il participe à un environnement, organise les postures, modifie la relation entre les personnes et redéfinit l’espace intérieur.
Les installations et présentations Airborne au Salon des Arts Ménagers dans les années 1960 sont particulièrement révélatrices de cette démarche. Elles montrent un mobilier pensé en système, associé à la couleur, aux revêtements, aux accessoires et à une scénographie globale. Les fauteuils, chauffeuses, tables et éléments modulaires deviennent les composants d’une manière nouvelle d’habiter.
Cette approche rejoint une transformation plus large de la société française : diffusion de nouveaux matériaux, développement de la production industrielle, apparition de nouveaux modes de consommation et remise en question des conventions domestiques. Olivier Mourgue ne travaille donc pas dans l’isolement ; il appartient pleinement à cette génération qui cherche à faire correspondre les formes aux nouveaux usages.
Olivier Mourgue / Airborne, Salon des Arts Ménagers, 1968. Archives Collas — Musée des Arts Décoratifs. Droits réservés — MAD / ADAGP. Photographe à identifier.
Olivier Mourgue / Airborne, Salon des Arts Ménagers, 1967. Archives Collas — Musée des Arts Décoratifs. Droits réservés — MAD / ADAGP. Photographe à identifier.
3. AIRBORNE ET LE SUCCÈS INDUSTRIEL — DJINN
La collaboration avec Airborne constitue l’un des axes majeurs de la carrière d’Olivier Mourgue. La série Djinn, conçue au milieu des années 1960, condense plusieurs de ses préoccupations : structure légère, mousse synthétique, textile extensible, silhouettes basses et souples, mobilité des éléments et rejet de la rigidité du mobilier traditionnel.
Olivier Mourgue, série Djinn, chaise longue 7400 et ottoman 7501, Airborne, catalogue 1969. Droits réservés — Airborne / ADAGP. Crédit photographique à identifier.
Le Centre Pompidou conserve aujourd’hui plusieurs variantes de la série et date les modèles Djinn de 1964–1965. La collection comprend fauteuil, chauffeuse, chaise, chaise longue, poufs et modèles duo. La logique n’est donc pas celle d’un siège isolé, mais bien celle d’une famille de formes capables de composer un paysage intérieur. Les sièges Djinn apparaissent également dans 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, ce qui contribue très fortement à leur diffusion internationale.
Le succès de Djinn ne doit cependant pas masquer les autres recherches développées pour Airborne : Joker, Whist, Tric-Trac, Montréal, Cubique, Bouloum et de nombreux projets destinés aussi bien au marché résidentiel qu’aux collectivités.
Olivier Mourgue, Djinn / Montréal, Airborne Collectivités, 1971. Droits réservés — Airborne / ADAGP.
4. LA RECHERCHE POUR L’HABITAT — MOBILIER NATIONAL
Au-delà de l’édition privée, Olivier Mourgue travaille également sur la commande publique et l’habitat. Ses recherches pour le Mobilier national montrent un designer préoccupé par l’organisation complète du logement : mobilier intégré, circulation, rangement, usages quotidiens et capacité d’évolution des espaces.
L’« appartement en mouvement » et les projets liés à l’habitat collectif témoignent de cette ambition. Le mobilier n’est plus seulement ajouté dans une pièce : il devient un outil d’architecture intérieure. Les éléments mobiles, les rangements, les assises et les zones de vie participent à une réflexion globale sur la manière dont un logement peut s’adapter à ses habitants.
Cette partie de son travail est essentielle car elle replace Olivier Mourgue dans une histoire plus large de la recherche française sur l’habitat moderne, aux côtés des programmes du Mobilier national, des expérimentations institutionnelles et des commandes publiques des années 1960 et 1970.
Olivier Mourgue, recherche pour l’habitat. Mobilier national. Droits réservés — Mobilier national / ADAGP. Crédit photographique à confirmer.
5. DESIGN DÉMOCRATIQUE — PRISUNIC ET L’INTÉRIEUR MODULAIRE
Olivier Mourgue s’intéresse également à la diffusion du design auprès d’un public plus large. Sa collaboration avec Prisunic s’inscrit dans cette volonté de concevoir des objets et des systèmes accessibles, adaptés aux espaces domestiques ordinaires.
Bibliothèques, rangements, tapis-sièges et équipements modulaires prolongent la réflexion engagée dans ses sièges : comment faire davantage avec moins ? Comment laisser l’usager recomposer son environnement ? Comment rendre le mobilier plus souple, plus mobile et moins autoritaire ?
Le tapis-siège est particulièrement révélateur de cette démarche. Il remet en cause la séparation traditionnelle entre mobilier, textile et sol. Il propose une autre relation au corps, moins verticale, plus informelle, et participe à cette transformation des postures qui traverse tout le design de la fin des années 1960.
Olivier Mourgue, recherches pour Prisunic. Domus n°473, avril 1969. Droits réservés — Editoriale Domus / ADAGP. Photographe à identifier.
6. MOBILITÉ ET NOMADISME
La mobilité constitue progressivement un thème central. Olivier Mourgue imagine des ateliers mobiles, des systèmes transportables, des équipements autonomes et des projets qui cherchent à réduire la dépendance à l’architecture fixe.
Ces recherches témoignent d’un déplacement important : le designer ne cherche plus seulement à améliorer l’intérieur domestique, mais à questionner la permanence même de l’habitat. Le voyage, le transport, le provisoire et l’autonomie deviennent des sujets de projet.
Cette orientation annonce certaines préoccupations contemporaines autour de la modularité, de l’habitat léger et des modes de vie nomades. Elle montre aussi à quel point Olivier Mourgue s’éloigne progressivement du seul statut de designer de mobilier pour devenir un concepteur de situations et d’usages.
Olivier Mourgue, Atelier mobile. Abitare n°95–96. Droits réservés — Abitare / RCS / ADAGP. Photographe à identifier.
7. BOULOUM — LE CORPS, LE JEU ET L’OBJET-SCULPTURE
Avec Bouloum, la relation entre corps et objet devient explicite. La silhouette anthropomorphe du siège transforme le meuble en personnage. On ne sait plus très bien s’il faut s’y asseoir, le regarder, le déplacer ou jouer avec lui.
Cette ambiguïté est fondamentale. Olivier Mourgue s’intéresse à des objets qui échappent aux catégories strictes. Bouloum est à la fois siège, sculpture, présence et signe graphique. Son caractère ludique ne doit pas être confondu avec une simple fantaisie formelle : il s’inscrit dans une recherche plus profonde sur la relation affective que l’usager peut entretenir avec les objets.
Présenté dans un contexte international, notamment autour de l’Exposition universelle d’Osaka en 1970, Bouloum devient l’un des modèles qui incarnent le mieux le passage du design fonctionnel à un univers plus libre, plus organique et plus proche de l’imaginaire.
Olivier Mourgue, Bouloum, Airborne, Osaka, 1970. Droits réservés — ADAGP. Source et crédit photographique à identifier.
8. HABITER AUTREMENT — PAYSAGES INTÉRIEURS
Au tournant des années 1970, Olivier Mourgue développe des propositions qui tendent à faire disparaître l’objet isolé au profit de véritables paysages intérieurs. Les « coins conversation », appartements expérimentaux et environnements souples cherchent à produire des zones d’usage plutôt que des compositions traditionnelles de meubles.
Olivier Mourgue, Coin conversation. Schöner Wohnen, 1972. Droits réservés — Schöner Wohnen / ADAGP. Photographe à identifier.
Olivier Mourgue, appartement expérimental. Domus n°452. Droits réservés — Editoriale Domus / ADAGP. Photographe à identifier.
Cette approche transforme la position du corps dans l’espace. On s’assoit plus bas, on s’allonge, on se rapproche du sol, on se regroupe. Les hiérarchies classiques entre salon, siège, table et circulation deviennent moins nettes. L’intérieur se pense comme un territoire à pratiquer.
Cette recherche trouve un prolongement particulièrement spectaculaire dans les projets d’aménagement global et dans les environnements immersifs. Olivier Mourgue ne se contente plus de dessiner des objets : il cherche à produire des atmosphères.
9. CELLULE CAFÉTÉRIA — ARCHITECTURE INTÉRIEURE ET IMMERSION
La Cellule Cafétéria illustre cette capacité à concevoir un espace comme une expérience complète. Formes, couleurs, mobilier et circulation sont intégrés dans un même dispositif.
Cette logique se retrouve dans plusieurs projets d’Olivier Mourgue : espaces collectifs, aménagements publics, recherches pour l’industrie et propositions prospectives. L’architecture intérieure devient alors un laboratoire dans lequel il peut expérimenter à une échelle plus large les principes déjà présents dans ses meubles : continuité, souplesse, enveloppement, transformation.
Olivier Mourgue, Cellule Cafétéria. Source : Art Nouveau Revival, p. 240. Droits réservés — ADAGP. Crédit photographique à identifier.
10. VISIONA III, LA MAISON DE TOILE ET LES ENVIRONNEMENTS EXPÉRIMENTAUX
Au début des années 1970, les recherches d’Olivier Mourgue atteignent une dimension particulièrement ambitieuse avec Visiona III, réalisé dans le cadre des expérimentations de Bayer. Il y développe un environnement dans lequel les matériaux, les postures et les usages sont pensés comme un tout.
Cette recherche se prolonge dans d’autres projets : Maison de toile, ateliers mobiles, éolienne portative, sièges-personnages, projets de véhicules et systèmes destinés au déplacement. L’objet n’est plus le but ultime du projet. Il devient un moyen pour interroger la manière de vivre.
Olivier Mourgue, projet textile / habitat transportable. 100 Idées. Droits réservés — 100 Idées / ADAGP. Photographe à identifier.
11. LE DÉPART EN BRETAGNE — ART, ENSEIGNEMENT ET TRANSMISSION
Le départ d’Olivier Mourgue vers la Bretagne marque une nouvelle étape. En 1976, une exposition monographique lui est consacrée au Musée des Arts Décoratifs de Nantes. La même période correspond au début de son enseignement à l’École des Beaux-Arts de Brest, où il restera jusqu’en 2004.
Ce déplacement géographique accompagne un déplacement de pratique. Olivier Mourgue développe progressivement un travail plus personnel autour du textile, du bois, de l’aquarelle et de dispositifs poétiques. Toiles animées, Boîtes à climats, petits théâtres, jardins imaginaires et théâtres transportables composent un univers dans lequel l’imaginaire prend une place centrale.
Lors de mes recherches, j’ai également interrogé plusieurs de ses anciens élèves afin de comprendre sa manière d’enseigner. Le témoignage qui revient est celui d’un pédagogue attaché à l’expérience, à l’observation et à la liberté de création. Cette dimension de transmission complète naturellement son parcours : après avoir interrogé l’objet, l’espace et l’usage, il consacre une part importante de sa vie à transmettre une manière de regarder et de penser.
12. UN CATALOGUE DE L’ŒUVRE ET UNE ÉTUDE DU MARCHÉ
Le mémoire réalisé entre 2008 et 2010 ne se limitait pas à une étude historique. Il comportait également un important travail de recensement de la production d’Olivier Mourgue, avec l’objectif de rassembler pour la première fois un ensemble aussi large que possible de ses créations entre 1959 et 2010 : mobilier, luminaires, projets d’espace, prototypes, recherches et œuvres artistiques.
Une étude du marché complétait cette recherche. Environ 250 résultats de ventes publiques entre 1997 et août 2010 avaient été recensés à partir d’Artprice, Artnet, auction.fr, de la Gazette Drouot, des catalogues de ventes et des archives de maisons comme Sotheby’s, Artcurial, Millon, Cornette de Saint Cyr ou Tajan.
Cette étude montrait déjà l’écrasante domination de Djinn dans la perception commerciale de l’œuvre d’Olivier Mourgue, alors même que sa production et ses recherches étaient beaucoup plus diversifiées. C’est précisément l’un des objectifs de cette page : rééquilibrer cette perception.
13. DIZAGN RESEARCH — 2026
Seize ans après la soutenance, ce travail mérite d’être réouvert. De nouvelles archives ont circulé, certaines œuvres ont changé de statut, les institutions ont enrichi leurs fonds et le marché d’Olivier Mourgue a considérablement évolué.
DIZAGN Research a donc vocation à devenir le prolongement vivant de cette recherche : mise à jour des références, vérification des dates, documentation des modèles, étude des provenances, nouvelles données de marché et développement progressif d’un corpus iconographique juridiquement sécurisé.
Cette page n’a pas vocation à remplacer le mémoire original. Elle en constitue une lecture éditoriale, conçue pour rendre accessible un travail de recherche de long terme et remettre en lumière la richesse d’une œuvre qui demeure encore partiellement méconnue.
À TERME
Chronologie synthétique 1939–2026
Catalogue sélectif des œuvres et modèles
Bibliographie commentée
Archives et sources primaires
Olivier Mourgue chez DIZAGN
Mise à jour du marché 2010–2026
Version anglaise intégrale
