Photographie de couverture : Galerie Pascal Cuisinier — dossier « Le Rotin 1950 ».
MATIÈRES & SAVOIR-FAIRE · ÉTUDE DOCUMENTAIRE
Comment un matériau associé à des savoir-faire anciens participe-t-il au renouvellement du mobilier français des années 1950 ? Le rotin permet d’interroger les relations entre matière, forme, construction et édition. Cette étude croise les recherches doctorales de Thibault Lannuzel et les documents de la Galerie Pascal Cuisinier autour des fauteuils de Joseph-André Motte, Janine Abraham et Dirk Jan Rol. Elle met aussi en regard un aménagement de Louis Sognot documenté dans la thèse et une table basse présentée par Demisch Danant.
Le rotin, matière d’invention
Dans les modèles étudiés, la courbe, le tressage et l’assemblage participent directement au dessin du siège. La matière reste visible ; elle organise les volumes et la manière dont le corps peut s’y installer. Notre hypothèse est que la modernité de ces meubles tient autant à la transformation des procédés et des usages qu’au choix du matériau. Elle peut être examinée par la comparaison des structures, sans supposer que le rotin détermine à lui seul la forme.
La thèse de Thibault Lannuzel replace ces recherches dans les conditions matérielles de l’après-guerre et dans un réseau de créateurs et de fabricants. Elle distingue la canne de rotin, qui peut être cintrée, de la moelle employée notamment pour le tressage. Leur mise en œuvre ne produit ni les mêmes surfaces ni les mêmes structures. Le choix du matériau ne suffit donc pas à expliquer la forme du meuble [1].
Rougier occupe une place centrale dans cette histoire. La thèse décrit un atelier artisanal de moins de cinq employés, dirigé par Pia Rougier, auquel collaborent notamment Joseph-André Motte, René-Jean Caillette, Janine Abraham et Dirk Jan Rol. Le passage à une esthétique moderne ne suppose pas ici une grande usine : il dépend aussi des échanges entre dessinateurs et techniciens. Louis Sognot, professeur de Joseph-André Motte à l’École des arts appliqués, contribue à transmettre cet intérêt pour le rotin [1, p. 173].
Joseph-André Motte : du Tripode au fauteuil Catherine
Tripode : du panier au siège
Le fauteuil Tripode, conçu en 1949 selon les deux sources, transforme le panier en une assise équipée de deux poignées. La thèse décrit une coque en moelle de rotin tressée, vissée sur six éléments coniques en bois réunis par une pièce métallique centrale. La légèreté et la préhension participent ainsi à l’usage du siège autant qu’à son apparence. La date du dessin ne doit pas être confondue avec celle de sa présentation au Salon des arts ménagers, située en 1953 dans la note 394 de la thèse [1, p. 173 ; 2].

Catherine : séparer la coque de son support
Avec le fauteuil Catherine, daté de 1952, l’assise prend la forme d’une large coupe portée par une structure métallique. Le contraste entre la surface tressée et la finesse des appuis rend particulièrement lisible la construction. Réunir ces deux modèles permet de mesurer la diversité des solutions explorées par Joseph-André Motte autour d’un même matériau.

La présentation du stand de Joseph-André Motte dans Meubles et décors en mars 1953 replace le Tripode dans un espace habité. La photographie en bas à gauche montre la coque tressée et son piètement auprès d’un lit-banquette : l’objet prend sens dans un projet d’aménagement où sièges, rangements et couchage se répondent [1, p. 512, fig. 401].

Janine Abraham et Dirk Jan Rol : la géométrie du fauteuil Soleil
Dans la seconde moitié des années 1950, le fauteuil Soleil de Janine Abraham et Dirk Jan Rol développe un autre rapport entre le siège et l’espace. Ses éléments courbes dessinent une enveloppe ajourée autour de l’assise. La répétition des lignes donne à l’objet sa présence tout en laissant circuler le regard.

Ces recherches s’inscrivent dans une collaboration avec Rougier et la chambre professionnelle du rotin. La thèse documente notamment les chaises Ressort et les fauteuils Citron de Janine Abraham et Dirk Jan Rol au Salon des arts ménagers de 1957, associant rotin et métal avec le concours du serrurier Zanin. La modernité de ces propositions réside aussi dans cette répartition des compétences entre dessin, travail du rotin et serrurerie [1, p. 174–175].
La vue du stand Rougier à la Foire de Marseille en 1955 élargit le regard à l’aménagement intérieur. Elle documente la place du rotin dans un ensemble mobilier de Janine Abraham, au-delà du siège isolé [1, fig. 707].

Louis Sognot : construire avec la canne et le vide
L’intérêt de Louis Sognot pour le rotin permet d’élargir l’étude au meuble et à l’aménagement intérieur. La photographie de son stand avec la Chambre syndicale des industries du rotin au Salon de la Société des artistes décorateurs de 1951 montre la matière employée à différentes échelles : sièges de repas, fauteuils, banquette et tables composent un ensemble. Le rotin participe à l’organisation d’un intérieur, au-delà du seul fauteuil [1, p. 83–84 ; p. 477, fig. 223].

Une table basse de Louis Sognot, éditée par Chevallier et datée de 1950 dans la notice de Demisch Danant, offre un autre point d’observation [3]. Le plateau de verre laisse voir les cannes qui le portent, leurs liaisons et l’élément ajouré disposé en partie basse. Le verre et le rotin jouent des rôles distincts : l’un forme une surface plane et transparente, l’autre dessine l’ossature et les courbes du meuble.

Le rapprochement de l’archive et de cette photographie actuelle invite à observer comment le cintrage, les ligatures et l’association au verre rendent la construction lisible. Il éclaire la diversité du travail de Louis Sognot, sans assimiler la table présentée par Demisch Danant aux modèles visibles dans le stand de 1951.
Regarder et documenter le mobilier en rotin
La comparaison conduit à distinguer trois niveaux : les propriétés de la matière, les choix du dessinateur et les possibilités de l’atelier ou de l’éditeur. Les écarts entre Tripode, Catherine et Soleil montrent qu’un même matériau autorise des constructions différentes. Ils invitent à étudier le rotin comme un ensemble de possibilités techniques, mobilisées selon des projets particuliers.
Le nom d’un créateur, une date de dessin ou un éditeur ne suffisent toutefois pas à établir l’histoire de chaque exemplaire : photographies d’époque, publications, dimensions et détails de fabrication doivent être confrontés à l’objet. Les chiffres de production et les circonstances exactes de commande demanderaient notamment une vérification dans les archives des fabricants.
Le rotin éclaire ainsi une modernité fondée sur la réinterprétation des savoir-faire. Le tressage peut former une surface porteuse, le cintrage dessiner une enveloppe et l’association au métal différencier assise et support. Cette diversité déplace la question : pour comprendre le mobilier français des années 1950, il faut examiner ce que les créateurs font des matériaux, et les conditions dans lesquelles leurs propositions deviennent des objets.
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Corpus et méthode. Cet article de recherche croise la thèse de Thibault Lannuzel, les notices et photographies de la newsletter « Le Rotin 1950 » de la Galerie Pascal Cuisinier et la notice de Demisch Danant consacrée à une table basse de Louis Sognot, édition Chevallier. Les comparaisons formelles constituent une lecture des documents, sans examen matériel des meubles. Elles ne démontrent ni une filiation directe entre créateurs ni la chronologie de fabrication de chaque exemplaire.
Sources et références
- Thibault Lannuzel, Génération Formes Utiles. Étude d’un groupe de designers en France, 1945–1973, thèse de doctorat en histoire de l’art contemporain, Université Paris IV–Paris-Sorbonne, sous la direction d’Arnauld Pierre, soutenue le 19 novembre 2016. Chapitre IV, « L’industrie française innove », section « Le rotin », p. 172–176 ; section consacrée à Louis Sognot, p. 83–84 ; fig. 223 (p. 477), 401 (p. 512), 503–504 et 701–720. Pagination imprimée de la thèse.
- Galerie Pascal Cuisinier, FOCUS // Le Rotin 1950 // Rattan 1950, newsletter du 1er octobre 2026, dossier communiqué à DIZAGN. Galerie Pascal Cuisinier.
- Demisch Danant, Louis Sognot, Low Table, 1950, édition Chevallier, notice DS0001 et photographie, consultées le 2 octobre 2026.
Texte DIZAGN, fondé sur les recherches doctorales de Thibault Lannuzel. Synthèse comparative des sources ; ne constitue pas une expertise matérielle des exemplaires reproduits.

